Après les climato-sceptiques, les « sanito-sceptiques » ?

Après les climato-sceptiques, les « sanito-sceptiques » ?
Après les climato-sceptiques, les « sanito-sceptiques » ?

Si la crise du climat peine à être reconnue dans le discours économique actuel, la crise sanitaire ne l’est pas du tout, y compris par les économistes de la santé !

Parce que ça obligerait à reconnaître la responsabilité de nos modes d’industrie, d’agriculture, de déplacement ?
Parce que la crise sanitaire apparaît « peu couteuse donc peu importante » ?
Parce qu’elle fait tourner l’économie ?

Nous avons l’économiste et le climat : à quand « l’économiste et la santé » ?

Le déni de la crise sanitaire nous faire perdre beaucoup de temps, et représente une véritable perte de chances pour chacun d’entre nous.
Après les climato-sceptiques, les « sanito-sceptiques » …

Eveillons nos consciences et mobilisons-nous pour l’émergence d’un autre discours économique, qui tienne compte de la santé de l’humain et de celle de l’environnement !

Nathalie FERRAND-LEFRANC

le Monde 4 Octobre 2016
L’économiste et le climat
Dans leur pamphlet paru début septembre, Pierre Cahuc et André Zylberberg (Le Négationnisme économique, Flammarion, 240 p., 18 €) comparent leurs contradicteurs – les économistes dits  » hétérodoxes  » – aux climato-sceptiques. L’économie serait une science expérimentale comme une autre, prétendent-ils, et ce qui est publié dans les plus prestigieuses revues de la discipline ne se discute pas plus que la mesure de la température moyenne de la Terre ou les effets radiatifs du dioxyde de carbone.

Dans un essai remarquable paru le même jour (Comment les économistes réchauffent la planète, Seuil, coll.  » Anthropocène « , 336 p., 18 €), Antonin Pottier montre au contraire, comme un pied de nez aux deux pamphlétaires, que le climato-scepticisme et la minimisation de la gravité du réchauffement sont précisément les rejetons de la pensée économique dominante. Par ses biais de raisonnement, ses présupposés et les représentations du monde qu’elle véhicule, l’orthodoxie économique, nous dit Antonin Pottier, a contribué à retarder la prise de conscience du problème climatique.

Lui-même chercheur au Centre d’économie industrielle (Mines ParisTech), Antonin Pottier se garde bien de généraliser son propos aux  » économistes  » ou à l' » économie  » dans son ensemble. La diversité de sensibilités et d’approches est si grande qu’une telle simplification n’aurait aucun sens : les désaccords sont souvent très profonds entre le centre de la discipline (la caste supérieure des théoriciens et modélisateurs) et ses périphéries (les chercheurs de moindre prestige, spécialistes de sujets appliqués comme la santé, l’environnement, etc.). Antonin Pottier s’intéresse plutôt au  » discours économique « , cette vulgate issue de la théorie néoclassique, considérée dans le débat public comme la  » sagesse conventionnelle des économistes « .
Réchauffement irréel
Ce discours porte une représentation du monde : celle d’un monde homogène et lisse, où les processus sont linéaires et les sociétés, sans structures, sont des agrégats d’individus rationnels et clairvoyants, interagissant de manière optimale grâce au marché.
L’idée que les marchés sont parfaits ou presque, qu’ils ne peuvent qu' » améliorer la société « , est une des lignes de force de ce discours. Ainsi,  » si l’on croit avoir repéré une situation où le marché produit des dégâts, c’est que l’on s’est trompé : ce qu’on a vu n’existe pas « , écrit Antonin Pottier. Pour les tenants les plus radicaux du  » discours économique « , le réchauffement ne peut donc être réel. Il est, littéralement, impensable. Et de fait, comme le rappelle Antonin Pottier, le mouvement climato-sceptique a été forgé outre-Atlantique par une galaxie de think tanks proches du  » fondamentalisme de marché « .

Bien sûr, le climato-scepticisme ne provient que d’une lecture rigoriste du  » discours économique « . Mais, quand on a un marteau dans la tête, tout a la forme d’un clou. Aussi, même les exégèses modérées de la  » sagesse conventionnelle des économistes  » ne conçoivent souvent la lutte contre le réchauffement que par l’instauration d’un marché mondial d’émissions de carbone. Et ce, alors même que la majorité des économistes spécialisés – à la périphérie de la discipline – estime illusoire le fonctionnement d’un tel marché…

Laissée à elle-même, l’économie conduit en outre, systématiquement, à banaliser le dérèglement climatique. A en faire un problème de second ordre. Cela s’explique par la tendance – naturelle au centre de la discipline économique – à réduire les problèmes à des jeux de coûts, de bénéfices, d’efficacité. Estimer les dommages prévisibles du réchauffement, les comparer aux coûts induits par les mesures à prendre pour l’atténuer : nous sommes au cœur de la démarche économique. Hélas ! Les méthodes et les modèles utilisés ignorent les liens profonds et fragiles entre l’environnement et les capacités productives des sociétés. Au terme de ces simulations, le marché domine et veille à l’équilibre : le réchauffement apparaît souvent comme peu coûteux, donc peu important.

Antonin Pottier donne l’exemple de William Nordhaus, célèbre économiste qui, dès les années 1980, a travaillé sur le climat. Dans certaines conditions, son modèle suggère que le réchauffement optimal – pour lequel on optimise le rapport entre le coût de la lutte contre le réchauffement et les bénéfices à attendre du réchauffement évité – pointe à quelque… 6,2 °C. Soit un niveau où une grande part du vivant serait détruite, tout comme la civilisation telle que nous la connaissons… En matière de climat, l’efficacité économique optimale peut donc correspondre à un désastre inédit à l’échelle de l’histoire humaine.

En 1994, rapporte Antonin Pottier, William Nordhaus a conduit un rapide sondage parmi une vingtaine d’économistes ayant travaillé sur les dommages climatiques : il leur demandait d’estimer les dégâts à attendre d’un réchauffement de 6 °C à l’horizon 2090.  » L’estimation médiane des dommages – était – de 5,5 % – du produit intérieur brut mondial – « , écrit Antonin Pottier. Soit presque rien, par comparaison avec la situation catastrophique qui prévaudrait alors à la surface de la planète.
Le débat que ravive le livre d’Antonin Pottier est fondamental. A grands traits, il consiste à savoir si le système économique est une boîte virtuelle qui se nourrit de capital, de travail et d’ingéniosité pour produire de la différenciation sociale, ou s’il est aussi – et peut-être surtout – une machine thermodynamique fortement connectée au monde physique, qui ingurgite des flux toujours croissants de matière et d’énergie pour produire de la richesse tangible. Ce débat dure depuis quarante ans ; son issue n’est pas pour demain.
par Stéphane Foucart

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