Intelligence artificielle : servir les salariés sans les asservir

La place des humains

C’est bien la question que pose cet article, au moment où le numérique apparait comme LA solution à TOUS nos problèmes.

Nous sommes bien à la croisée des chemins pour la place de l’homme.

Tout va très vite. Or la pensée a besoin de temps pour mûrir, se développer, se confronter.

L’intelligence est humaine. L’ordinateur n’est qu’un calculateur.

Ne dévalorisons pas notre humanité, au contraire !

Et prenons le temps de penser le monde que nous voulons.
Nathalie Ferrand-Lefranc

Intelligence artificielle :servir les salariés sans les asservir
L’intelligence artificielle, telle que décrite dans le rapport Villani, n’est pas l’ennemie de l’emploi, sauf si les dirigeants l’utilisent à cela, assure le professeur des universités Marc-Eric Bobillier-Chaumon

La publication du rapport Villani sur l’intelligence artificielle (IA) propose de  » donner du sens  » à ces technologies, notamment par rapport aux nombreuses interrogations qu’elles suscitent dans nos sociétés. Si ce rapport fait un constat assez exhaustif sur les enjeux de leur diffusion, il reste cependant plus évasif sur leurs incidences dans les sphères professionnelles.

En particulier, sur la façon dont ces dispositifs vont contribuer efficacement à l’activité humaine au travail, en permettant aux salariés de développer leurs compétences, de renouveler leur métier et de préserver cequi donne sens à leur engagement dans l’activité, à savoir l’utilité et la reconnaissance de leurs actions.

La question qui se pose dès lors n’est pas seulement d’imaginer  » ce que peuvent faire encore de mieux ces technologies  » mais plutôt de s’interroger pour savoir  » ce que nous pouvons faire de mieux avec l’aide de ces systèmes « , c’est-à-dire quels services ils devront rendre afin de nous permettre de mieux travailler et de mieux nous accomplir.

Imaginés comme de réels assistants techniques, ces dispositifs peuvent fournir de véritables ressources pour soulager l’individu de tâches complexes ou dangereuses, mais aussi rébarbatives et peu valorisantes. Le temps et les ressources dégagés permettront aux professionnels de s’impliquer dans des occupations à plus forte valeur ajoutée. Pour autant, si les technologies peuvent revaloriser le travail et requalifier l’individu, elles peuvent aussi contribuer à dénaturer l’activité, en dessaisissant le sujet de tout ce qui faisait sens pour lui : dans ses pratiques et ses liens professionnels, ses marges de manœuvre et ses initiatives.

La médiatisation technologique de l’activité peut donc se faire au détriment du salarié et de son travail. Soit parce que l’intelligence artificielle est mise en œuvrepour se substituer à l’individu et s’approprier ce qui représente le cœur de son activité ; ce qui fait sens pour lui et qui donne du sens au travail. Soit parce que ces outils impliquent des reconfigurations et des exigences telles qu’elles déstabilisent le travail et fragilisent les individus et les collectifs en place.

une pensée magiqueLa question de l’adoption de ces technologies de l’information et de la communication (TIC) par les salariés renvoie dès lors fondamentalement à la place et au rôle que devront jouer ces dispositifs dans l’activité professionnelle. Or, la manière dont sont actuellement pensées et diffusées ces technologies laisse plutôt à penser qu’elles sont surtout envisagées comme des instruments au service de la performance économique de l’entreprise. Ces dispositifs sont en effet davantage choisis pour répondre aux ambitions stratégiques et managériales des organisations plutôt que pour satisfaire les besoins réels des salariés en matière de conditions et de qualité du travail.

Dans cette vision essentialiste de la technologie, l’IA n’est pas une solution – parmi d’autres –, mais elle représente la solution à tous les problèmes de l’entreprise, qu’il suffirait d’appliquer pour dégager des marges de productivité. Il y a en quelque sorte une pensée magique que l’on retrouve derrière le terme de numérisation, où pour chaque fragilité ou projet de développement de l’entreprise, il y aurait le remède technologique correspondant.

Ainsi en est-il de la charge de travail des personnels soignants dans les hôpitaux que l’on promet de soulager par des robots qui apporteront les repas aux patients, ou encore de chambres médicalisées connectées qui transmettront les constantes de soins à des calculateurs réalisant diagnostics et prescriptions.

Ainsi en est-il aussi de l’usine du futur capable de faire de la maintenance prédictive, c’est-à-dire d’apprécier en temps réel la qualité du travail des salariés par la détection des anomalies (comme un boulon trop ou pas assez serré) et d’indiquer les actions correctives à mener.

assistant, serviteurDans ce monde panoptique, soumis au contrôle permanent et  » intelligent  » de la machine et encadré par des algorithmes qui diront quoi faire, comment (mieux) le faire et avec qui le faire, la technologie n’a donc plus la fonction d’assister l’humain dans son travail. C’est plutôt le salarié qui devient l’assistant, le serviteur, le supplétif de cette technologie. Il intervient à la demande de cette dernière où bien lorsque celle-ci ne sait pas/plus faire. Ce n’est pas une coopération constructive, mais plutôt une compétition destructive entre la machine et l’homme. Certains de nos travaux ont d’ailleurs montré qu’il pouvait y avoir un risque de soumission à l’autorité technique lorsque l’individu accepte de perdre la responsabilité de ses actes et de ses pensées face au système qu’il perçoit comme plus performant et omniscient que lui.

Au regard de ces différents scénarios d’usage, il importe donc de bien réfléchir aux conditions d’usage et d’acceptation de ces technologies. La mobilisation des spécialistes du facteur humain s’avère cruciale pour mieux concevoir et mettre en œuvre ces innovations majeures pour la qualité de vie au travail et la performance des organisations.

Marc-Éric Bobillier-Chaumon

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